L’anthropologie au cœur de mon voyage au Mali
La spécificité de l’anthropologie n’est pas liée à la nature des sociétés étudiées mais à un projet : l’étude de l’homme tout entier, c'est-à-dire dans toutes les sociétés, sous toutes les latitudes.
L’ampleur de la tache est immense et infinie car « il ne saurait exister pour la science de vérités acquises.
« Le savant n’est pas l’homme qui fournit les vraies réponses, c’est celui qui pose les vraies questions » (Lévi-Strauss).
L’Anthropologie présente à l’extérieur comme à l’intérieur de sa discipline des frontières communes avec la sociologie, la géographie, l’histoire, la psychologie, la linguistique, l’archéologie, etc. L’interdisciplinarité est au cœur même de la démarche anthropologique. Au-delà de l’inévitable spécialisation du savoir, l’approche anthropologique s’efforce surtout de relier des champs d’investigation qui se donnent habituellement comme séparés et de ne pas procéder au morcellement de l’homme.
L’Homme est un et indivisible et l’observer revient à prendre en considération les multiples dimensions de l’être humain en société. Certes, le chercheur ne peut prétendre, sans présomption, étudier cette totalité du réel, mais il ne peut s’attacher à la compréhension d’une partie sans référence à la totalité étudiée. Il n’y pas de méthode spécifique, l’histoire de l’anthropologie est l’expression même d’un tâtonnement méthodologique.
Ce que vit l’observateur, dans sa relation à ceux qu’il observe, devient partie intégrante de sa recherche. A partir de ce rapport particulier « sujet-objet », l’observateur n’a pas à refouler sa subjectivité. Ce sens de l’observation est lié au travail de terrain dans une démarche allant du plus simple au plus complexe, débutant par l’étude d’éléments facilement discernables et observables comme les techniques – et se poursuivant par l’observation participante de comportements et de mentalités qu’il arrive à partager.
« Observer, ne rien conclure ! » (Mauss).
Il faut parvenir à sortir de soi et de sa culture par l’expérience de l’altérité mais pour se faire, il faut apprendre à organiser son regard dans le sens d’une observation relative et décentrée.
L’observation participante c’est être soi même comme un autre. S’imprégner de son être, vivre ses émotions, la culture s’évalue et s’analyse grâce au déploiement de tous nos sens.
Culture et phénomène social total
La notion ethnologique de culture
La culture, « mot piège » pour reprendre l’expression d’Edgar Morin, recouvre une réalité aussi riche qu’ambiguë – tantôt ramenée au sémantique, on cherche à en déchiffre le code, la structure tantôt ramenée à un aspect existentiel on en souligne l’ineffable, l’illimité, le jaillissement créatif.
Aussi, la culture envisagée comme « totalité » englobe tous les éléments de la vie sociale, synthèse vivante susceptible d’une évolution continuelle, la culture est inséparable de la société dont elle exprime à la fois le dynamisme et la structure. L’examen des phénomènes de culture permet d’observer de façon privilégiée les rapports entre les personnalités et le groupe. C’est en effet autour de cet ordre essentiel des références, de ce pivot central de la vie sociale, que gravite l’ensemble des rapports qu’entretiennent les hommes avec leurs semblables et avec leur milieu.
La culture devient dans cette perspective, l’expression privilégiée du phénomène social dans sa totalité pour reprendre la formule célèbre de marcel Mauss car chaque individu porte en lui la société toute entière. La culture est une notion strictement humaine.
La culture est apprise (habitudes acquises), transmise d’une génération à l’autre, dynamique (évoluant sans cesse), inséparable de la nature et du vivant, et organisée. Les éléments d’une culture tendent ainsi à former une totalité structurée sans pour autant que cette intégration aboutisse à un système clos car la genèse culturelle est permanente et l’essence même de la culture est dans cette œuvre de dépassement continuelle d’elle-même, de naissance et de mort.
Nous pourrions dire en quelque sorte que la culture « entendue comme l’ensemble organisé des expressions idéologiques et matérielles des rapports des hommes avec leurs semblables et leur milieu exprime au sein d’un groupe la réaction des individus à leur propre conditionnement ».
Or, « nombre d’opérateurs du développement croient que les représentations partagées propres à un milieu social donné, et plus encore à une société villageoise africaine, sont stables et anciennes, présentes à tous niveaux, homogènes, et reflètent une vision du monde cimentée par des valeurs communes. Au contraire, tout usage du terme de culture ne doit jamais oublier qu’on a affaire à des dynamiques permanentes de transformation des représentations et des normes ».
La culture est liée à la vie et au mouvement.
Elle ne peut être perçue qu’à travers des vivants et au quotidien.
Anthropologie du changement social et du développement
(J.P Olivier de Sardan, Anthropologie et développement,
essai en socio-anthropologie du changement social )
Extrait.
Depuis 1960, année de leur indépendance, les pays d’Afrique ont connu plus de 30 ans de « développement ». Cependant les résultats n’ont pas été à la hauteur des espérances et le mot « développement » a besoin lui-même d’approches fondées sur l’analyse et le doute. Comment, aujourd’hui, décrire et comprendre les relations multiples qui existent entre les institutions de développement (publiques ou privées) et les populations locales auxquelles elles s’adressent ?
La socio-anthropologie considère le « développement » comme une forme particulière de changement social, qu’un ensemble complexe d’intervenants (ONG, agences nationales ou internationales, experts, coopérants, techniciens…) cherchent à impulser auprès de « groupes-cibles » eux-mêmes divers et évoluant selon les dynamiques propres. Ces phénomènes sont particulièrement importants en Afrique, en raison du rôle qu’y jouent les flux d’ « aide » et les « projets » de tous ordres.
La socio-anthropologie du développement peut contribuer, pour une part modeste mais réelle, à améliorer la qualité de services que les institutions de développement proposent aux populations, en permettant une meilleure prise en compte des dynamiques locales. Pour ce faire, il faut éviter une anthropologie au rabais, enfermé dans le ghetto de l’expertise et de la consultance. Il ne peut y avoir de « socio-anthropologie appliquée au développement » sans une « socio-anthropologie fondamentale du développement », dont la compétence en matière de recherche empirique se fonde sur la maîtrise de notions et de concepts situés au cœur des sciences sociales contemporaines et qui se démarque des rhétoriques et des idéologies développementistes.
Logiques, rationalités, représentations, stéréotypes, stratégies, innovations, mode d’action économique, détournements, dispositifs, médiations, négociations sont au cœur de l’anthropologie du changement social et du développement.
Nous reparlerons ultérieurement des dynamiques culturelles.
Autre question :
Est-il- vraiment possible de réhabiliter l’Afrique sans l’idéaliser ?
Extrait. J.P. Olivier de Sardan, Anthropologie et développement, essai en socio-anthropologie du changement social
Le développement est devenu une profession, le monde du développement est un « marché ». Or, dans cette profession, dans ce marché, l’approche populiste est loin d’être restée une idéologie marginale. Elle s’est largement institutionnalisée et a engendré un ensemble de pratiques, de rhétoriques et de représentations populistes (tournées vers le peuple), développementistes (destiné à impulser un développement en répondant à des besoins identifiés), qui s’incarnent de manière cohérente dans la logique de « projets » conçus comme autant de réponses conceptuelles et théoriques à des besoins présumés comme réels.
De la nécessité de découvrir le peuple, on débouche vite sur la question « que découvrir dans le peuple ? » ; L’élan moral débouche sur la soif de connaissance. Du populisme moral on passe au populisme exploratoire, au populisme cognitif. Il correspond à la mise à jour d systèmes de représentations, de rationalités, de logiques, de productions symboliques, de savoirs propres au « peuple », c'est-à-dire aux cultures « oubliées » ou « dominées ». (Berger, 1978)
C’est ainsi que le populisme moral, en débouchant sur un appel au populisme cognitif, rencontre inévitablement l’anthropologie.
« L’idéologie populiste débouche sur une politique de valorisation des ressources propres au peuple et d’appui aux dynamiques des sociétés locales, alors que l’idéologie misérabiliste débouche sur une politique de l’éducation permettant une vulgarisation de connaissances extérieures en direction de populations qui ne peuvent s’en sortir par elles-mêmes. En fait, cette contradiction est inhérente au système développementiste : toute situation de développement implique d’un côté nécessairement à une dynamique endogène, comme elle implique tout aussi nécessairement une intervention extérieure, et suppose un transfert de savoirs et de ressources ».
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