Partir au Mali, oui, mais pourquoi ? Et pour faire quoi ?
La bonne volonté ne suffit pas toujours et les bonnes actions deviennent vite des sédimentations de croyances et de mystifications naïves –aux effets pervers- si l’on ne prend pas le temps de s’interroger sur le sens de la démarche et sur les raisons intrinsèques d’un tel voyage.
Aussi, je me suis demandée ce que j’espérais trouver au Mali.
La première chose qui me soit venue à l’esprit pour mon voyage au Mali, c’était l’engagement. Une Idée de l’engagement, celle du changement de vie, d’une insatisfaction chronique, comme si tout ce que j’avais fait jusqu’à présent n’avait jamais eu de sens ni de vraie valeur.
L’Afrique comme issue, le choix de la fuite face à une impasse.
Et puis il y avait cette sorte de vocation morale imprimée dans notre inconscient collectif : Donner, donner, donner…Comme si, en face j’étais sûre qu’il n’y avait que des « besoins » et pas (ou peu) de « moyens ». Comme si, par ma seule volonté, je supposais qu’il n’y avait rien eu avant moi et que j’étais seule à pouvoir faire changer les choses, ou seule à vouloir que les choses changent ! En tout cas, derrière le « désir (d’Afrique) ... », la volonté de « se sentir utile (enfin) à quelque chose ou à quelqu’un… »…
A l’origine du voyage, il y avait un fantasme : je devais agir pour que le monde change.
Utopie de la jeunesse ou militantisme néo-soixante-huitard…
Mais qui n’a jamais pensé partir loin pour quitter un quotidien monotone et sans perspectives ? Qui n’a jamais voulu sauver le monde ?
Oui, il fallait d’abord commencer par le commencement, autrement dit ébaucher les stéréotypes naïfs pour pouvoir ensuite les combattre.
Comme si Ailleurs, loin, très loin, il y avait quelque chose qui m’attendait ou quelqu’un : MOI.
Ma quête, notre quête à tous. Tenter de décrypter qui nous sommes vraiment.
Derrière la façade, les représentations, l’éducation, le regard des proches…
En réalité, tout cela tenait à un fil.
La pensée, lorsqu’elle ne renvoie qu’à elle-même, peut facilement nous couper du réel et nous donner en pâture quelques fantasmes illusoires pour se rassurer. Le premier déclic avait eu lieu : pour se connaître, il fallait être connectée aux autres, au réel. Quelle découverte ! N’ayant vécu jusqu’à présent que de culture livresque, et alimentée par une vision très intellectuelle de la vie, je venais de comprendre pourquoi j’étais là, hic et nunc, autrement dit que j’existais. Et qu’il fallait, dans ma problématique identitaire, passer par l’autre pour me connaître mieux.
L’Autre, l’étranger, celui qui devait me renvoyer vers cette part inconnue de moi-même.
Est-ce que c’était ça la découverte émerveillée du peuple par les intellectuels dont parle l’anthropologue J.P olivier de Sardan ?
Autrement dit la prise de conscience populiste qui propulse un individu dans une cause sociale, morale, intellectuelle, scientifique… vers un projet, et de préférence un projet de développement, un projet solidaire.
C’était ma deuxième rencontre avec l’Afrique...
Pleins de questions commençaient à me gagner. Si je partais au Mali, c’était pour m’aider ou pour aider les africains, et qui plus est, les africains dans le besoin ?
A quel titre et selon quelles modalités moi, qui suis, par définition comme par culture, différente d’eux pouvais-je parler en leur nom, voire agir pour eux, ou avec eux ?
Comment nier que la culture cosopolite-urbaine-privilégiée, qui est celle où évoluent les « développeurs » dont je faisais partie, méconnaissait et ignorait la plus grande partie des populations maliennes ?
Cette réflexion m’a rapidement conduit vers un questionnement de fonds sur le sens même du « développement ».
Parce que nous avons naturellement tendance à survaloriser le désir d’apporter quelque chose sans que les besoins et attentes de l’Autre ne soient perçus pleinement. Agir en soutenant l’initiative de personnes qui s’engageaient pour une cause morale, qu’elle soit environnementale, humanitaire, ou culturelle. Oui, cela me paraissait indispensable. Mais ça ne devait pas se faire pas n’importe comment. Aussi, je souhaitais valoriser et promouvoir avant toute chose des projets élaborés par des africains et pour des africains.
Mon objectif n’était pas de créer un « projet » bien ficelé et « prêt à recevoir ». De coller des idées sur d’autres idées. Je ne voulais surtout pas alimenter une vision de l’Afrique noire, cristalliser des stéréotypes partagés, construire à mon tour un « fantasme africain », celui du communautarisme retrouvé, de la paysannerie hospitalière, d’un continent humble, simple, traditionnel, comme figé dans l’Histoire. L’Afrique matrice de l’Humanité ! Ni à l’inverse, de n’y voir que tribalisme, corruption, maladie, et misère. Un contre-balancement logique des logiques marchandes et de la mondialisation.
Comment voyager ? Comment m’engager ? Un voyage au Mali n’était pas suffisant pour construire un projet solide.
Je me fixais donc 3 objectifs atteignables :
1) Mettre en lumière la richesse des initiatives qui sont développées en Afrique.
Réunir pleins de témoignages pour constituer de la mémoire. Projet, ou non projet, je voulais proposer une invitation à participer, une initiative qui ne soit pas fermée ni cloisonnée autour d’un objectif, au contraire, son sens et sa légitimité tenait dans la rencontre avec les africains, en Afrique, au Mali. Elle devait donc évoluer en fonction des rencontres sur le terrain, des échanges et des affinités avec les personnes.
2) Véhiculer une autre image de l’Afrique
Alors que les populations maliennes sont en perpétuel changement, qu’elle se redéfinissent et se renouvellent constamment en construisant leur propre contemporanéité, l’Afrique est trop souvent noyée sous des rafales médiatiques qui cultivent un discours alarmiste et passéiste en l’enfermant dans un traditionalisme immuable. Il s’agissait de casser certains stéréotypes et de s’intéresser à un seul pays pour s’imprégner de ce qui fonde son l’identité du Mali. En anthropologie, on appelle cela une observation participante.
3) Trouver un fil directeur, éviter les généralisations touristiques et assumer le caractère individuel et identitaire de mon voyage
Ce qui était important pour moi c’était d’inscrire mon voyage dans une démarche signifiante afin de renouer avec des choses essentielles, ce qui touche à l’Homme dans sa globalité quel que soit sa couleur de peau. Un regard anthropologique était au cœur de mon voyage au Mali.
En définitif, je ne savais pas encore ce que je voulais vraiment faire au Mali, quel projet je souhaitais mettre en place, et s’il allait vraiment exister en tant que projet de développement. Mais j’étais certaine de savoir ce que je voulais transmettre par ce voyage. Une Afrique actrice de son propre développement et maîtresse de son avenir, une Afrique en mouvement permanent qui n’attend pas l’aide internationale pour s’épanouir et s’ancrer dans le monde moderne que je souhaiterais présenter. Pour, peut-être, contribuer, très modestement, au processus de réhabilitation de l’estime de soi plus global et permettre notamment aux plus jeunes de se réapproprier leur propre culture. Le développement (social) passe par cela, c’est quelque chose d’intérieur, une confiance qui se retrouve et qui doit se consolider. Ce n’est pas quelque chose d’arbitraire que l’on programme de l’extérieur ni que l’on institutionnalise.
C’était ça, MA définition du développement.
Ma troisième rencontre avec le Mali a eu lieu lorsque ma démarche anthropologique s’est incarnée dans le concept même de biodiversité.
L’étude de L’Homme, telle que je l’envisage au travers de ce voyage, passe en effet par un respect du vivant dans son ensemble, un intérêt aux problématiques environnementales, à la nature comme un élément vital dont dépend la survie de notre espèce. Et à la nécessité de préserver la diversité écologique, autrement dit ce capital naturel que nous nous devons de protéger dans le présent pour les générations à venir.
Or, cette biodiversité, qui représente l'ensemble des espèces vivantes présentes sur la Terre (plantes, animaux, micro-organismes, etc.), les communautés formées par ces espèces et les habitats dans lesquels ils vivent est plus que jamais en péril. L’Homme est, par voie de conséquence, lui aussi une espèce en voie d’extinction… et ce qui est inédit et très paradoxal c’est qu’il tend, de son propre fait, vers son autodestruction.
Parce qu’il n’y pas de cause moins noble (protection animale, ou végétale), ou de cause plus légitime (droits de l’Homme), si l’on prend le temps de considérer l’Homme dans sa globalité. Il est simplement la partie d’un tout en s’inscrivant dans le règne du vivant.
C’est ainsi que des projets de développement intégré (environnement, activités agro-écologique, programme de sensibilisation à la biodiversité, appui aux organisations locales) et leur pérennisation vont avoir des impacts socio-économiques significatifs et durables sur les conditions de vie et les comportements des populations.
Il faut donc remonter la chaîne des vivants et revenir à l’essence même de la VIE, à l’écologie, aux projets environnementaux, car ils sont aujourd’hui des enjeux de développement social, économique, majeurs pour l’Afrique.